Pendant les tempêtes émotionnelles : pourquoi parler reste essentiel ?
Colères, peurs, tristesse, jalousie : les émotions difficiles ne manquent pas dans la vie de l’enfant. Pourtant, ce sont souvent celles qu’on redoute d’aborder, ou que l’on tente d’apaiser trop vite. Pourquoi ? Parce que ces émotions remuent, résistent et viennent bousculer les repères familiaux. Mais en parler concrètement fait toute la différence pour aider l’enfant à reconnaître ce qui se passe en lui… et à gagner en équilibre au quotidien. Alors, comment s’y prendre pour ouvrir ce dialogue en famille ?
Repérer une émotion difficile chez son enfant : les signes qui ne trompent pas
- Des comportements qui changent soudainement : repli, irritabilité, crises plus fréquentes, silence inhabituel, refus d’une activité habituellement appréciée.
- Des manifestations physiques : maux de ventre, troubles du sommeil, perte d’appétit, cernes prononcées.
- Des mots inattendus : « Je suis nul/le », « Tu m’aimes plus », « J’ai peur d’aller à l’école », ou des larmes qui semblent incompréhensibles.
- Des comportements de régression : pipi au lit, difficultés à se séparer, peur de la nuit.
Face à ces signes, la première étape est de reconnaître ce que l’enfant traverse — sans minimiser ni dramatiser, mais en restant disponible.
Installer un climat de confiance : le préalable indispensable
- Accueillir sans jugement : Un enfant qui sent qu’il ne sera pas critiqué pour ses larmes ou ses colères s’exprime plus facilement. Bannissez les « Ce n’est rien », « Arrête de pleurer ».
- Choisir un moment posé : Ouvrir le dialogue à chaud (en pleine crise) s’avère rarement efficace. Attendez le retour au calme pour discuter, dans un lieu rassurant.
- Utiliser l’exemple : Partagez vos propres souvenirs d’émotions vécues à cet âge. L’enfant se sent moins isolé (« Ça arrive à tout le monde ? Même à papa/maman ! »).
- Créer des rituels de parole : Un moment chaque soir ou chaque semaine, dans le lit ou à table, pour échanger sur « le meilleur et le moins bon de la journée ».
Mettre des mots sur ce qui se passe : comment faire concrètement ?
- Désigner l’émotion de façon claire : « J’ai l’impression que tu es triste / en colère / inquiet… Est-ce que c’est ça ? »
- Aider l’enfant à préciser : On peut demander : « Qu’est-ce qui t’a rendu comme ça ? » ou « Tu pourrais dessiner ce que tu ressens ? »
- Utiliser un support : Jeux de cartes des émotions, albums, peluches « émotions », ou même le dessin, aident à mettre une image sur le ressenti.
- Rechercher des sensations physiques associées : « Est-ce que tu sens une boule dans le ventre, la gorge serrée, les mains qui bougent tout seules ? »
Mêler observation et dialogue évite l’écueil du « pourquoi tu pleures », souvent difficile à expliciter pour un enfant jeune.
Les bons réflexes pour aider l’enfant à exprimer ses émotions
- Valider ce qu’il ressent : « Tu as le droit d’être en colère / jaloux / triste, même si ce n’est pas agréable ». Nier ou relativiser (« C’est rien du tout ! ») coupe la communication.
- Montrer que l’émotion n’est pas définitive : « Aujourd’hui tu es très fâché, mais tu verras, ça passera plus tard. On peut en reparler quand tu voudras ».
- Éviter les solutions toutes faites : Parfois, écouter suffit : ne cherchez pas d’emblée à « réparer » l’émotion. L’enfant a d’abord besoin d’être compris.
- Valoriser la démarche : Remerciez-le, encouragez-le : « C’est précieux que tu me dises ce que tu ressens, ça m’aide à mieux t’accompagner ».
Des outils testés et approuvés dans les familles
- La météo des émotions : Chaque soir, chacun (parent inclus !) partage son « état émotionnel » du moment — soleil, nuage, orage, pluie, éclaircie… Chacun explique s’il veut bien, ou garde pour lui si c’est trop difficile ce soir-là.
- Les histoires et livres jeunesse : Sélectionner des albums qui parlent de la colère, de la jalousie, de la peur : l’enfant s’identifie en douceur et les échanges naissent naturellement.
- La boîte à émotions : Un bocal ou une boîte dans laquelle chacun glisse un papier avec son émotion du jour, ou un dessin : on pioche et on parle en famille.
- La roue des solutions : Inventez ensemble une roue colorée (dessinée, faite en carton) qui propose plusieurs options face à la colère/tristesse : s’isoler, dessiner, en parler, faire un câlin, écouter de la musique, respirer profondément, etc.
Ce qu’il vaut mieux éviter pour ne pas fermer la porte au dialogue
- Faire la leçon ou donner des conseils prématurés : Résister à l’envie de moraliser juste après l’expression d’une émotion : « Tu devrais faire ceci… ». Privilégier l’écoute et le soutien d’abord.
- Comparer ou minimiser : « Il y a pire que toi », « Ton frère ne fait pas tout ce cinéma », ou encore « Pour ça, tu fais tout un drame ». Ces réactions bloquent l’enfant dans son ressenti.
- Douter du vécu de l’enfant : Les émotions ne se discutent pas : même si, d’adulte, on juge l’événement « anodin », pour l’enfant ça peut être intense.
- Sanctionner une émotion : Punir ou réprimander parce qu’un enfant a pleuré, crié, eu peur, ne fait qu’intérioriser la souffrance.
Les petites étapes pour progresser : que faire au quotidien ?
- Prendre quelques minutes chaque jour pour « prendre la température émotionnelle », même sans raison apparente.
- Donner l’exemple : Parler pour soi-même (« j’ai eu une journée stressante, ça me fait du bien de t’en parler ») montre l’utilité de s’exprimer.
- Encourager par le jeu ou la créativité : Dessin des émotions, jeux de rôles (chacun doit mimer une émotion), petites mises en scène à deux ou en famille.
- Énoncer des ressentis à la place de l’enfant, sans s’imposer : « On dirait que tu es un peu énervé, non ? Si tu veux qu’on en parle, je suis là ».
- Faire appel à des ressources extérieures si besoin : Parfois, le dialogue est trop difficile ou la souffrance trop intense ; il ne faut pas hésiter à consulter un professionnel (psychologue, pédopsychiatre, médiateur familial).
Quand les émotions débordent : les signaux d’alerte à ne pas négliger
- Refus répétés de parler ou de s’exprimer malgré l’écoute proposée.
- Comportements qui s’aggravent dans la durée (isolement, agressivité, sommeil très perturbé, anxiété qui s’installe).
- Apparition de somatisations (douleurs inexpliquées, troubles alimentaires, énurésie prolongée).
- Discours inquiétants (« Je veux disparaître », « Personne ne m’aime », etc.).
Dans ces situations, il est important d’agir rapidement, sans attendre que l’enfant « passe à autre chose ».
Des alternatives concrètes pour accompagner au quotidien
- Prévoir des temps de décompression : sorties nature, jeux physiques, activités zen (coloriage, écoute musicale, yoga pour enfants).
- Mettre à disposition des outils d’expression libre : carnet à émotions, boîte à secrets, peluches ou doudous « confidents ».
- Privilégier une ambiance familiale sans pression : Les tensions permanentes, l’agenda surchargé ou les injonctions de performance alimentent les émotions négatives.
- Instaurer des pauses complicité : Parler des émotions peut aussi passer par le jeu, un gâteau préparé ensemble, une promenade-confidences.
En résumé : dialoguer, c’est armer l’enfant pour la vie
Aider l’enfant à apprivoiser ses émotions difficiles n’est pas une affaire de recette magique : c’est un chemin fait de petits pas, de maladresses constructives et de beaucoup d’écoute. Mettre des mots, permettre l’expression de la tristesse, de la colère ou de l’inquiétude, c’est donner à l’enfant des outils pour toute sa vie : la confiance en soi, la capacité à demander de l’aide, et la possibilité d’agir sur ses propres tempêtes intérieures plutôt que de les subir. En famille, cela commence souvent par quelques mots posés, un regard attentif, et la conviction simple qu’aucune émotion n’est interdite – il suffit d’apprendre à en parler, ensemble.